Jean-François MILLET

(Gréville-Hague 1814 – Barbizon 1875)

La méridienne

Crayon noir sur papier

22,5 x 33,5 cm

 

Etude pour Le Midi, partie d’une série de gravures Les Quatre Heures du jour : scènes rustiques, gravées par Adrien Lavieille, d’après les dessins originaux de J.F. Millet, publié à Paris, J. Claye, 1860

Provenance

 

Vente de l’atelier de l’artiste, Paris, Hôtel Drouot, 10-11 mai1875, probablement partie du lot 173 ou 175, Moissonneurs endormis, cachet en bas à droite (L.1460)

Michel Boy, sa vente à Paris, Hôtel Drouot, 17 juin 1905, n° 90 Hazlitt, Gooden & Fox, Londres, Galerie De Bayser.

Au premier plan, un paysan dort, semi-allongé sur le dos, les bras croisés derrière la tête ; à côté de lui, est esquissée une paysanne endormie, dont le visage repose au creux des bras, allongée sur le côté.

Cette feuille est liée à la composition « La Méridienne » de Millet dont l’état définitif est aujourd’hui perdu et qui représente un couple de paysans endormis à l’ombre d’une meule et qui s’inscrivait dans le cycle des « Quatre heures du jour : Scènes rustiques », comprenant « Le Matin » (« Le Départ pour le travail »), « Le Midi » (« La Méridienne »), « Le Soir » (« La Fin de la journée ») et « La Nuit » (« La Veillée »). Ce dessins gravés par Jacques-Adrien Lavieille  ont été publiés ensemble en 1860 (Paris, J. laye) puis séparément dans L’Illustration. Journal universel (samedi 26 juillet 1873, 31e année, vol. LXII, n°1587, p.57).

 

Suivant une pratique fréquente chez Millet, l’étude a été réutilisée pour d’autres œuvres. Parmi ces variantes, la plus connue est le pastel La Méridienne de 1866 (Boston, Museum of Fine Arts) qui reprend la posture de la gravure, inversée par rapport à celle du dessin. Pour reprendre les mots de Van Gogh, qui rend hommage aux paysans endormi de Millet dans son célèbre tableau La Méridienne (1889-1890, musée d’Orsay, RF 1952 17), le pastel traduit « dans une autre langue, celle des couleurs, les impressions de clair-obscur en blanc et noir » [1].

 

 

Enveloppé par une lumière chaude, le visage protégé par son chapeau, le paysan se laisse aller à un ressourcement fécond de cette terre sur laquelle il se repose, avec laquelle il fait corps, grâce à la sieste lui permettant de retrouver la force nécessaire pour la travailler de nouveau. Dans un autre pastel sur le même thème, Millet transforme le paysan endormi en l’observant de face, complètement à ras du sol (Philadelphie, Museum of Fine Arts). Vers 1874, il dessine au pastel et au crayon Conté une bergère dormant à l’ombre d’un buisson de chênes (Reims, musée des Beaux-Arts), observée du même point de vue, au même niveau que les brins d’herbe sur lesquels elle se repose.

 

Dans l’étude pour « Le Midi », l’accent est mis sur l’homme endormi, davantage que sur la femme, qui n’est qu’esquissée et dont le musée d’Orsay possède déjà une étude aboutie (RF 250). Non seulement les représentations d’hommes endormis sont largement plus rares que celles des « belles endormies » mais, de plus, ce dormeur contemporain issu du monde des travailleurs s’éloigne de la tradition des dormeurs placés dans un contexte narratif qui renvoie à la mythologie (Le Sommeil d’Endymion, Psyché et l’amour endormi…), à la Bible (Le songe de Jacob, Ruth et Booz…), à la littérature (songe d’Ossian…) et à l’allégorie (génie du sommeil). Millet dessine de manière réaliste le relâchement du corps : les jambes s’écartent, les pieds partent en éventail. Le paysan endormi n’est pas gracieux, son abandon dans le sommeil n’est pas un prétexte à observer à son insu sa beauté.

 

A l’aide d’une ligne expressive et synthétique, Millet cerne son dormeur d’une épaisse ligne au crayon noir comme pour signifier la pesanteur à laquelle son modèle s’abandonne. Quelques signes, lignes rapides pour le foin des meules à l’ombre desquelles dort le paysan, suffisent à l’inscrire dans l’espace et à l’ancrer dans le sol. Les ombres dessinées par les hachures et les rehauts de noir modèlent le relief du corps. Des détails significatifs soulignent l’impression de détente : le chapeau est incliné de façon à protéger les yeux de la lumière, la blouse gondole, les plis des aisselles sont tendus, le pantalon remonte, le vêtement se relâche comme le corps qui l’habite. A travers cette étude, déjà, avant la version gravée complète et la célèbre version au pastel, Millet parvient à donner l’image d’un homme simple baigné dans le réconfort du sommeil, sur cette terre dont à la fois il tire ses ressources et sur laquelle il se ressource.

 

Notice de Leila Jarbouai, conservatrice du musée d’Orsay